Du Halo Halo aux lattes Starbucks : l’ascension vertigineuse de l’ube

Portée par les réseaux sociaux et les grandes chaînes de café internationales, l’igname violette philippine connaît une popularité croissante. À tel point que les agriculteurs peinent à suivre la demande.

Avez-vous déjà entendu parler de ce produit à la teinte flashy, que l’on retrouve dans les lattés, les chocolats chauds, les crèmes glacées et même les cosmétiques ? Non, il ne s’agit pas du matcha, mais bien d’ube.

S’il partage les vitrines des coffee shops et les fils Instagram avec la célèbre poudre de thé vert japonaise, ce tubercule tropical, variété d’igname pourpre (prononcé « ou-bé »), vient d’un tout autre univers.

Cultivé traditionnellement aux Philippines, l’ube séduit par sa douceur naturelle, aux notes de vanille, de noisette ou de pistache, et se distingue par l’absence totale de caféine, là où 2 g de matcha apportent environ 70 mg.

Sur le plan nutritionnel, le matcha est réputé pour sa richesse exceptionnelle en catéchines, notamment en EGCG (épigallocatéchine gallate), un antioxydant puissant aux effets protecteurs sur le cœur et le vieillissement cellulaire.

Une mondialisation soudaine

L’ube doit sa couleur violette aux anthocyanes, pigments antioxydants également présents dans les myrtilles, connus pour leurs effets bénéfiques sur la mémoire et les fonctions cognitives.

Dans la tradition culinaire philippine, il se décline surtout en ube halaya — une confiture obtenue à partir d’igname cuite avec du lait concentré sucré, du beurre et du sucre — ou sert de garniture au halo‑halo, célèbre dessert à base de glace pilée.

Sa présence dans les foyers relève de l’évidence culturelle, de la mémoire familiale, du quotidien. C’est précisément cette charge affective et identitaire qui rend la mondialisation soudaine du produit si délicate à appréhender.

Selon la journaliste Becca Jones, invitée du podcast What in the World de la BBC World Service, l’ube figure parmi les « saveurs de l’année » dans la presse spécialisée depuis 2021 et 2023.

Fierté et inquiétude : le double visage d’une tendance

Mais c’est à partir de fin 2025 et durant le premier semestre 2026 que la demande a véritablement changé d’échelle, portée par l’entrée en scène de grandes enseignes — Starbucks, avec des éditions limitées dès 2025, puis Costa Coffee au Royaume‑Uni — et par une omniprésence sur les réseaux sociaux, dans le sillage des grandes vagues culinaires précédentes.

Aux Philippines, la fierté d’une reconnaissance mondiale se mêle à l’amertume de voir un bien culturel commun capté par des acteurs étrangers, sans réelle redistribution vers les communautés d’origine.

« Il y a une pénurie d’ube aux Philippines, et les grandes marques non philippines sont celles qui en profitent », déplore ainsi une consommatrice interrogée par la BBC. Selon l’Autorité philippine des statistiques, citée par plusieurs médias, la production totale d’ignames violettes a reculé de 1,63% entre 2024 et 2025, passant de 13 381 à 12 483 tonnes.

Dans le même temps, les exportations d’ube ont bondi d’environ 20% en 2025, pour atteindre autour de 3,2 millions de dollars et près de 1,7 million de kilos expédiés, d’après le ministère philippin du Commerce et de l’Industrie rapporté par CNN. C’est d’autant plus préoccupant que l’ube est une culture exigeante. Son cycle de croissance dure entre neuf et douze mois, ce qui rend toute adaptation rapide à la demande structurellement difficile.

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