Le succès fulgurant des enseignes de poulet à moins de 10 euros bouleverse le marché du fast-food et provoque des tensions politiques. À Saint-Ouen, la tentative du maire de bloquer l’ouverture d’un restaurant a paradoxalement attiré une clientèle curieuse.
À Saint-Ouen, commune populaire de Seine-Saint-Denis, le poulet frit est devenu un enjeu politique. Depuis plusieurs semaines, Karim Bouamrane, maire de cette ville de 52 000 habitants, mène un bras de fer acharné contre Master Poulet, chaîne de restauration rapide lancée en 2025 qui connaît un succès fulgurant grâce à des prix défiant toute concurrence.
Tout commence le 11 avril avec l’ouverture d’un restaurant Master Poulet proposant du poulet dit halal à 7,50 euros, une enseigne bon marché comme il en existe des centaines en France.
Fraîchement réélu, l’édile socialiste, qui nourrit des ambitions nationales, décide alors de faire fermer l’établissement qu’il juge « pas en phase avec la volonté de la municipalité de faire de Saint‑Ouen la meilleure ville en matière de qualité de vie ».
Le maire fait ainsi installer des blocs de béton devant l’entrée, que la justice lui ordonne rapidement de retirer. Il les remplace ensuite par d’énormes pots de fleurs qui masquent la devanture et compliquent l’accès au restaurant.
L’affaire vire à la bataille politique
La riposte de Master Poulet ne se fait pas attendre. L’enseigne multiplie les banderoles accusant le maire de jouer les « shérifs » et va jusqu’à diffuser une vidéo générée par intelligence artificielle où Bouamrane, devenu président, enverrait l’armée bombarder le fast‑food.
De son côté, le maire annonce déposer plainte et enchaîne les plateaux pour dénoncer la « malbouffe » et défendre sa vision d’une « démocratisation de l’excellence ». « Ce que j’ai fait avec Master Poulet, j’ai fait exactement la même chose avec Deliveroo », assure‑t‑il pour se défendre d’un traitement ciblé.
L’affaire prend une dimension nationale avec l’intervention de responsables politiques de différents bords. Le député LFI Éric Coquerel dénonce « la croisade du maire » et une volonté de gentrification, tandis que son camarade de parti Bally Bagayoko, nouvel édile de Saint‑Denis, se joint aux critiques.
Le poulet halal, nouvelle cible du racisme ordinaire ?
La polémique dérape aussi sur le terrain identitaire dans certains médias de droite et d’extrême droite. Sur CNews, l’éditorialiste Mathieu Bock‑Côté théorise même un « grand remplacement gastronomique ».
« Le poulet crousty remplace le kebab. Quand un nouveau commerce s’installe avec l’enthousiasme qui peut venir, c’est l’extension physique, alimentaire et concrète de la “nouvelle France” », affirme‑t‑il, sans sourciller. Sur RMC, un chroniqueur évoque une « racaillisation de la société française », liant directement poulet bon marché et délinquance.
Des amalgames déconstruits par la journaliste Nora Bouazzouni, autrice de « Mangez les riches : la lutte des classes passe par l’assiette ». « Quand on regarde la carte de Master Poulet, il y a un poulet rôti entier, des pilons de poulet grillés. Il n’y a rien de frit. Un des plats phares en France traditionnel du dimanche, c’est le poulet rôti« , rappelle-t-elle sur Mediapart.
Sur le terrain, l’affaire fait parler et les files d’attente s’allongent devant Master Poulet. « J’ai appris toute l’affaire et je me suis dit : pourquoi ne pas tester cet endroit ?« , explique à France Télévisions, un client venu goûter par curiosité.
